Lundi 25 août 2008

Le classement définitif après jury est officiel, je suis 4e Bizuth !!! C'est une bonne place, mon classement dans la dernière étape ne me permettant pas d'accéder au podium. Je vous invite donc à découvrir mon journal de bord de cette première Solitaire du Figaro.


Première étape La Rochelle-Vigo

 

Vendredi 25 juillet

C'est le grand départ... Un peu tendu, je me demande ce que j'ai bien pu oublier sur le ponton. Rien j'espère. La sortie du chenal de La Rochelle se fait en remorque derrière le Zodiac. J'apprécie que l'on parte avec peu de vent, cela permet de se détendre.

On attend dans la pétole. Il fait gris et parfois on a quelques gouttes. J'attends le départ, la tension du ponton est retombée. Une inquiétude cependant : mon fax météo ne reçoit rien...

Le départ prévu à 13 h risque d'être retardé d'après ce que j'ai pu entendre sur la VHF d'un Zodiac de l'organisation. Il se fera sûrement avec la rentrée de sud-ouest de la dépression. J'en profite pour grignoter et revoir la navigation une dernière fois.

Enfin le départ, je me fais vite sortir par les grosses pointures qui m'entourent sur la ligne, la technique de départ est à revoir.

Je ne suis pas très serein sur ma vitesse, et je n'ose pas trop optionner à l'écart de la flotte de peur de me faire surprendre par la pétole, le vent dépasse rarement les 5 noeuds. La sortie de la Rochelle par les pertuis d'Antioche dans les petits airs est difficile et le fax météo ne marche toujours pas, je vais essayer de suivre le routage pour la suite.

Première nuit et premier repas à bord, j'en profite pour me faire des pâtes entre deux empannages sous spi, j'essaie de garder à l'esprit quelques mots d'ordre comme ne pas oublier de manger et de boire régulièrement. La difficulté dans le petit temps est de ne pas penser qu'au bateau, mais de penser aussi à soi-même.

La première nuit est plutôt tranquille avec un vent qui souffle autour de 10 noeuds, je m'emploie à empanner aux bons moment pour gagner vers l'ouest petit à petit dans l'attente d'un front qui doit nous permettre de faire route directe sur Vigo. Je ne dors pas pour ne pas louper l'arrivée du front car j'ai encore en mémoire le moment où je me suis endormi sous pilote pendant la course de qualification en mai à Concarneau avec le bateau qui est parti à l'envers de la route.

4 h du matin : la rotation du vent arrive enfin, et toute la flotte part au prés en direction de Vigo. Je suis plutôt bien placé au classement de 5 h 30, autour de la 25e place, le moral est au beau fixe. Le vent à l'air de tenir et j'en profite pour dormir un peu.

Samedi 26 juillet

Je ne le sais pas encore, mais ce sera la journée la plus lente de cette Solitaire du Figaro. Après 20 minutes de sieste et un petit déjeuner rapide, je retourne contrôler la navigation, le vent mollit, et je décide de continuer au prés en option vitesse pour passer un peu sud par rapport à la bulle anticyclonique prévue. Mais celle-ci est déjà sur la flotte. Le groupe de bateaux dans lequel je me place se retrouve vite scotché dans une bulle sans vent. La situation n'est pas très favorable, et nous luttons dans 1 à 2 noeuds de vent et du clapot pour tenter de s'en extraire. Au nord, les bateaux ont l'air d'avancer un peu mieux mais les rejoindre est très difficile. Au sud cela avance un peu mais très loin de la route directe.

La journée passe entre 6 h et 18 h à souffrir au soleil pour grappiller le moindre mètre, à envoyer le spi et affaler selon les bouffes de vent, je commence à connaître les manoeuvres par coeur. Je pourrais les exécuter les yeux fermés. À ce jeu, les plus expérimentés ont l'air de mieux glisser. Je peste contre mon spi qui se révèle difficile à régler dans les petits airs. J'arrive en fin de journée à récupérer un peu de vent pour repartir. Le bilan au classement n'est pas terrible. Surtout qu'un vent de folie assomme la flotte : Nicolas Troussel compte une avance incroyable qui se chiffre déjà en dizaines de milles. Le cauchemar de 2006 se profile et tout le monde comprend que cette Solitaire sera celle des grands écarts !

La nuit va me permettre de récupérer quelques milles sur la flotte, mais je n'arrive toujours pas à bien gagner dans l'ouest, et ma trajectoire me conduit un peu au sud de la route directe.

C'est ma deuxième nuit et je me rends compte qu'en pleine mer on se construit l'espace, est-ce la fatigue ? J'ai l'impression de longer une île, alors que ce n'est qu'un énorme nuage, j'entends de la musique classique par moment et j'ai l'impression d'entendre des voix à l'intérieur du bateau. Ces hallucinations auditives se révèlent un bon indicateur de fatigue...

Dimanche 27 juillet

Je commence à bien prendre le rythme, j'arrive à dormir comme il faut et je n'abuse pas du café pour rester éveiller. Je me rends compte que la vie à bord nous ramène aux Â« fondamentaux Â» : boire, manger, dormir, se protéger des éléments (froid, chaleur), faire marcher le bateau de façon optimum pour se sentir bien. La vitesse n'est-elle pas un gage de sécurité en mer ? Dès que j'ai un peu de temps j'organise et je range le bateau, on a beau être seul, le désordre est désagréable, et peut se révéler rapidement une source d'ennuis pour les manoeuvres.

La stabilité du vent, faible mais constant, me permet de dormir un peu pendant la nuit. Je dors dehors pour sentir le vent et la marche du bateau. Hors de question de se faire piéger par la pétole ! Le réveil est de nouveau synonyme de manque de vent. Ce doit être le moyen qu'utilise le soleil pour annoncer une nouvelle journée.

Un peu de vent d'Est s'installe et toute la flotte glisse sous spi dans un vent inférieur à 8 noeuds. La mer est calme et toute la journée, c'est un ballet de dauphins, baleines, globicéphales et chasse de thons (ceux-ci sautent fréquemment hors de l'eau). Les conversations vont bon train entre coureurs à la VHF pour commenter le ballet nautique, car cet endroit du golfe de Gascogne, la baie de Biscaye est considérée comme un véritable paradis pour les mammifères marins de toutes sortes.

Côté régate, la journée est dure, je vois les petits copains se barrer par devant, et ma vitesse sous spi me demande beaucoup d'attention. Les phases de repos sont difficiles à trouver et j'ai à peine le temps de me faire un plat de pâtes (au thon, mais en boîte celui-là !) entre deux risées.

Une deuxième dépression est en approche. Le vent évolue au sud-est, puis au sud. J'essaie de gagner dans l'ouest pour profiter de la rotation du vent au nord-ouest annoncée pour la nuit.

À la tombée de la nuit, le ciel se charge, et le front approche. Je matosse le matériel de l'avant vers l'arrière pour optimiser les poids au rappel. L'opération est assez fatigante car il faut déplacer pratiquement 100 kgs de la cabine avant vers les équipées prévues pour contenir les poids au vent. Ainsi le bateau est mieux équilibré et avance plus vite.

Celui-ci passe en milieu de nuit dans une ambiance d'apocalypse : le vent monte entre 15 et 20 noeuds, et les éclairs tombent de partout autour des bateaux dans une nuit d'un noir d'encre. Les quelques bateaux qui m'entourent disparaissent rapidement et les écarts se créent avec le retour du vent.

Lundi 28 juillet

Le vent est rentré fort en fin de nuit, d'abord 20 noeuds, le génois est rentré et le solent est de rigueur. Puis 25 noeuds, et c'est le moment de prendre un ris dans la grand-voile. La mer grossit avec une forte houle croisée qui m'oblige à barrer en permanence, le pilote ayant du mal à passer dans cette mer grosse et mal rangée. Je tente de me décaler au large pour trouver plus de droite, mais l'éclaircie amène encore plus de vent. 30 noeuds, je décide de prendre un ris dans le solent. C'est la première fois et la tentative est périlleuse. Il faudra que j'installe une estrope pour les prochaines étapes afin de mettre les écoutes sans jouer les funambules.

Le vent se cale entre 27 et 32 noeuds, et le parcours ayant été réduit, je vire une dernière fois pour rejoindre la côte afin de couper la ligne d'arrivée.

J'arrive vers 20 h à la côte, le vent adonne fort dans le golfe de foz et de la Masma et les bateaux apparaissent de partout. L'excitation monte, je n'avais croisé personne de la journée. Je suis dans le bon paquet, plutôt en queue de celui-ci, mais pas trop décroché. Je remets du charbon avec la nuit qui tombe, le vent mollit et il faut être vigilant, l'arrivée n'est pas loin : il faut gagner des places et du temps !

Le parcours est réduit près du port de Carinos.

Le vent ne profitant souvent qu'aux plus riches, nous terminons dans les petits airs et je coupe la ligne en 40e position, mais seulement à une heure du 30e. Le vainqueur lui est déjà passé depuis plus de 11 heures ! Avec 5h30 d'avance sur le deuxième.

Ça y est ma première étape est bouclée. Malgré les écarts, je suis content de ma course car je n'ai rien laché, par contre je mesure les écarts qu'il y a entre les coureurs. J'ai découvert l'épreuve de façon plutôt brute, avec ses difficultés dans les petits airs, et les différences énormes que cela peut créer.

Mardi 29 juillet

Journée de convoyage, j'en profite pour bien me faire à manger et dormir. Il y a 140 milles jusqu'à Vigo et je les parcoure au moteur avec le team bas-normand. On fait un arrêt vers 17h à Camarinas pour refaire du gasoil et boire une bière en discutant de cette première étape. Le retour à la civilisation se fait en douceur entre solitaires fatigués, mais heureux de pouvoir échanger sur l'étape.

Je crois que le pompiste du port n'a jamais autant travaillé de sa vie et c'est un peu la panique pour servir la quarantaine de bateau qui s'arrêtent faire le plein. On repart vers 20h le soir après avoir acheté des vivres frais, notre arrivée est prévue pour 8h le mercredi 30 juillet. La grosse peur de ce convoyage furent les talonnages successifs des trois Bas-Normands : Christophe Lebas, Alexis Loison et Grégoire Lemière qui se sont endormis sous pilote automatique et n'ont pas entendu leur réveil. Les bateaux sont durement touchés mais heureusement les skippers sont indemnes.

Mercredi 30 juillet

Enfin, voilà Vigo, terme de notre première étape ou nous allons pouvoir dormir un peu avant de repartir pour ce qui sera le deuxième gros morceau de cette Solitaire du Figaro.

 

 

Deuxième étape Vigo – Cherbourg

 

Vendredi 1 Août

Le départ prévu initialement le jeudi est reporté au vendredi 1er août, 10 h , pour permettre aux derniers arrivés de se reposer. La dernière nuit est dure et je dors peu, le stress de la prochaine étape avec la traversée du golfe de Gascogne se fait déjà sentir.

Le vent n'est pas au rendez-vous, et c'est vers 14 h qu'un départ est finalement donné à l'extérieur de la baie de Vigo. Départ « Ã  l'anglaise Â» avec une ligne perpendiculaire au trajet. Nous partons donc vent de travers. Je pars bien, accroché au paquet de tête. Je reste concentré sur ma vitesse pour tenir le rythme, mais une petite molle vient gâcher la fête et mon spi me joue encore des tours, et en quelques centaines de mètres, je tombe sous le vent de la flotte au niveau de l'île Salvora. Tant pis, je ne lâche rien et je m'accroche en attendant une opportunité. La nuit tombe, et tout à coup j'ai un coup de mou : la chaleur, le fait que j'ai oublié de m'alimenter correctement durant la journée et je pense le contre-coup de la fatigue de la première étape me sont fatals. Je vois Gildas Morvan futur vainqueur de l'étape empanner devant moi, je suis tenté de le suivre, mais ce passage à vide me rend prudent et je continue sur ma trajectoire plus proche de la route directe. La nuit est floue, je m'écroule et dors pas mal en essayant de ne pas ralentir. Peine perdue, le matin j'ai reculé au classement général et n'ayant pas observé les mouvements de la flotte la nuit, j'ai du mal à me positionner.

Samedi 2 Août

J'attaque ma première journée dans le golfe de Gascogne, sous spi dans une quinzaine de noeuds de vent, je monte vers Ouessant. Je fais attention de bien m'alimenter pour reprendre des forces, je pense que je ne dois pas être le seul à avoir pris un coup de chaud car j'entends des appels VHF pour le docteur Chauve.

La journée est longue et monotone, le bord de spi se prolonge, et j'essaie de ne pas perdre de terrain sur le reste de la flotte. J'ai un peu de mal à identifier les bateaux autour de moi, la visibilité n'est pas terrible.

Dimanche 3 Août

La nuit ressemble à la journée, j'ai tendance à barrer beaucoup, pour avancer, peut-être faudrait-il que je passe plus de temps sous pilote pour mieux régler le spi ? La réponse est difficile car je suis partagé entre aller vite pour récupérer la dépression prévue en pointe Bretagne et la volonté de descendre pour ne pas trop m'éloigner de la route directe.

Au petit matin mes adversaires changent. Je vais passer ma journée au contact avec François Gabart et Vincent Biarnes. À 5h30, j'ai le droit à une vacation VHF pour la presse, cela veut dire que je suis bien placé. À 14h malgré tout mes efforts, François me passe, et Vincent à tendance à recoller. J'essaie de naviguer avec le spi et le génois pour faire comme Vincent qui revient petit à petit. Grosse erreur, il utilise le solent, n'arrivant pas à gonfler spi, j'affale le génois qui dans un mouvement trop rapide se retrouve à l'eau sous le bateau. C'est la berezina, je suis obligé d'affaler le spi et de m'arrêter pour repêcher le génois. Bilan : une latte de cassée et surtout un bon mille de perdu sur Vincent et les autres. J'enrage, attention, il faut rester concentré !

La nuit arrive, je décide de rester vigilant et de ne pas trop dormir pour reprendre quelques milles.

Lundi 4 Août

Le vent à tendance à adonner un peu en début de nuit, et je me retrouve dans le rail descendant face aux cargos... pas très bon, quand on sait que certains naviguent à plus de 25 noeuds ! Tout à coup je capte une vacation VHF, le bateau Lenze a tapé un cargo et a démâté, heureusement Franck le skipper va bien et fait route au moteur vers la Bretagne, coup de froid à bord, j'avais justement déjeuné avec lui quelques jours plus tôt à l'hôtel.

Je décide de faire nuit blanche et de rester en veille, mais les galères arrivent : je commence par éviter un premier cargo en le déroutant à coup de projecteur, puis tout à coup un bateau non signalé par le système de repérage AIS du bord surgit devant moi et je dois de nouveau jouer du projecteur, sûrement un gros bateau de pêche, suivi d'un deuxième une demi-heure plus tard, dans l'énervement je mets le spi dans l'étai. La tension monte, j'entends d'autres figaristes navigant groupés converser sur le canal de course pour éviter les cargos. Une nouvelle nuées de cargos s'affiche sur l'écran de mon PC, il faut que je passe au milieu, c'en est trop et je décide d'empanner pour me replacer de l'autre côté du rail. La manoeuvre me fera malheureusement perdre quelques places.

Le jour se lève et je me retrouve à côté d'Andy, l'Anglais de la course sur Imtech. La brume est de plus en plus présente, mais on navigue à vue une bonne partie de la journée. La pointe Bretagne approche, je suis crevé et il faut que je dorme un peu. Après une récupération d'une heure, je m'aperçois qu'il m'a un peu distancé, je râle de nouveau contre mon spi qui a décidément besoin de soins permanents.

Des bateaux commencent à recroiser pour se rapprocher de la Bretagne et je choisis ce moment pour faire de même. Le vent forcit 15 à 20 noeuds, le premier empannage se passe bien, puis les 20 noeuds s'installent et le dernier empannage finit en vrac avec le spi dans l'étai. Pour ne pas perdre de temps, je renvois le petit spi, puis je reprépare le grand pour le renvoyer à nouveau, le vent monte entre 20 et 25 noeuds, puis encore d'un cran entre 25 et 30 noeuds et le bateau vole sur l'eau. Je ne lâche plus la barre et je zigzague entre les cargos et les Figaristes que je croise. Je vois Ouessant arriver à toute vitesse, le vent se met à mollir, mais vu les prévisions, je pense que cela va tenir et croyant faire un bon coup, je décide de passer au nord de Molène pour ressortir par le chenal du Four. Je crois que c'est la plus grosse erreur de ma Solitaire : d'une part je me rallonge la route pour un gain mal mesuré (mais auquel je croyais), et d'autre part j'en oublie un proverbe célèbre et maintes fois vérifié qui dit que « grande marée abat grand vent Â». Cela ne loupe pas, le vent de nord-ouest tamponne sur la pointe Bretagne, et je me retrouve dans deux noeuds de vent sous l'île d'Ouessant avec la renverse du courant qui à cet endroit atteint 4 noeuds. J'ai un grand moment de solitude en voyant les bateaux derrière moi se barrer au large en arrondissant au nord de Ouessant. Je parviens à récupérer le vent de nord-ouest et à m'extraire du piège, mais l'addition est salée : de la place de premier Bizuth de l'étape qui me tendait les bras (car j'entends François Gabart à la VHF qui ayant eu la même idée saugrenue que moi venait de mouiller dans le Fromveur face à 5 noeuds de courant), je viens de redescendre dans les fonds du classement avec un retard supplémentaire pris de trois à quatre heures sur le groupe de tête qui allait me coûter très cher au passage du raz Blanchard. Furieux, j'ai conscience d'avoir grillé ma bonne carte sur cette étape.

 

Mardi 5 Août

J'ai bataillé toute la nuit sous génois, petit spi, puis grand spi pour m'arracher de la pointe Bretagne, puis l'expérience aidant j'ai décidé de partir au large pour profiter du flux de nord-ouest mieux installé au milieu de la Manche que sur les côtes en période de grande marée.

J'arrive enfin en milieu d'après-midi en vue de Guernesey, mais le courant est là et il faut attendre la renverse. Le pointage de 17h m'apprend que les bateaux qui m'ont doublé en pointe Bretagne sont revenus au contact du paquet de devant qui a buté contre le courant. Allez, je me dis, tu as voulu tenter un coup, il ne faut pas regretter (on se console comme on peut).

La renverse arrive enfin en soirée, comme à son habitude pour ne pas faciliter la tâche des derniers, le vent tombe, et je passe le raz au plus fort du courant les voiles en rideau. Une fois de plus j'arrive de nuit, cette fois moins fier qu'à Vigo. Heureusement le comité d'accueil est là sur l'eau et sur les pontons pour me prouver que cela fait du bien de faire une escale chez soi. Je suis un peu bousculé par la chaleur de l'accueil, mais heureux de voir tout le monde présent au ponton. Avec la fatigue, l'atterrissage se fait en douceur.

 

 

Troisième étape Cherbourg-l'Aber Wrac'h

Vendredi 8 Août

Le départ est prévu à 14h, et les prévisions sont plutôt pessimistes avec deux tempêtes à suivre. L'organisation maintient cependant le parcours par l'île de Man.

12h, l'aperçu à terre est envoyé, la direction de course, à la demande de la classe Figaro, a décidé de réduire le parcours, la marque de parcours à virer se trouve 150 milles au large de la Bretagne, c'est une bouée météo du nom de Britanny Buoy. Le départ est reprogrammé à 18h.

Le départ se fait en rade dans un vent d'ouest de 10 à 15 noeuds, je pars un peu couvert au vent, mais je renvoie assez vite pour sortir de la rade. Après avoir navigué avec le paquet parti à droite, je décide de repartir à terre où l'effet de site à la côte semble très favorable. Le courant nous sort très vite de la pointe, mais un bruit de ballast mal rempli m'inquiète. Je descends pour vérifier la nav' et je m'aperçois avec consternation que les ballasts fuient dans le bateau à un rythme soutenu. Le coup est dur car on est parti pour 300 milles de prés dans la brise, et j'informe le comité de course de mon avarie au cas où je me verrais contraint de m'arrêter.

Je passe une bonne heure à tenter de réparer la vanne de transfert de ballast qui fuit dans le bloc moteur, je gamberge dur en me demandant ce que je vais pouvoir faire si je ne trouve pas de solution. Tout les ¼ d'heure, je vide des seaux entiers de l'intérieur du bateau.

Enfin je trouve une solution pour refermer le boîtier de transfert, et la fuite devient négligeable. Je remplis le ballast et repars derrière la flotte. J'ai pris du retard et alors que la flotte s'engage dans le grand Russel, je décide de contourner Guernesey par le nord pour me cacher du courant et retraverser ensuite afin de plonger à la côte pour recroiser les autres.

Je passe une bonne partie de la nuit à tirer des bords dans les cailloux au nord de Guernesey, et je passe la pointe en fin de nuit. Je commence à plonger vers la côte, mais le vent refuse d'un coup et passe à gauche, je renvois en babord amure pour commencer un long bord pour sortir de la Manche. Je ne vois pas la flotte. Je pense qu'elle doit être plus à terre.

Samedi 9 Août

Le bord de prés s'annonce très long, puisque j'attends une bascule du vent à l'ouest avec l'arrivée d'un front pour la nuit suivante. Je sais que j'ai pris beaucoup de retard avec mon problème de ballast et mon option au milieu de la Manche. N'ayant pas d'autres bateaux à portée de vue, je ne sais pas si je suis très rapide. En tous les cas le manque de vacations VHF me laisse à penser que je suis déjà très en retard.

Le vent monte régulièrement en intensité entre 25 et 30 noeuds, les cartes du fax météo ne sont pas très encourageantes, et je fais part de mes inquiétudes quand à la suite à Jean-Charles Monnet que j'arrive à joindre à la VHF de temps à autres. Il est inquiet lui aussi car l'année dernière, la flotte avait déjà traversé une grosse tempête et les traces dans les esprits sont encore fraîches. Je ne le sais pas encore, mais de nombreux coureurs sont en train de faire demi-tour. Nicolas Troussel, leader au général, est en contact radio avec nous, il écoute la conversation et nous lui demandons son avis : « On verra bien, pour le moment il n'y a que 30 noeuds Â», dit-il. C'est vrai, tant que la situation est gérable autant continuer, on verra toujours plus tard... Il ne faudra pas traîner après le passage de la première dépression car la suivante risque d'être violente.

J'essaie de m'alimenter au mieux pour rester en forme et de dormir un peu car la nuit précédente a été dure. Ce sera le moment le plus dur de ma Solitaire à cause des mauvaises conditions de navigation et la sensation de ne pas être dans le rythme de la course.

La nuit arrive, le vent monte au dessus de 30 noeuds, et je dois prendre un ris dans le solent, la mer est croisée et le bateau tape beaucoup.

Dimanche 10 Août

Le front passe en deuxième partie de nuit, et j'en profite pour virer, mais la rotation est faible et j'ai bien peur que la flotte en dessous ne soit déjà loin. Le vent mollit un peu au lever du jour et je renvois de la toile. À ce moment, je n'ai plus aucune vacation VHF avec qui que ce soit. J'arrive à joindre un bateau dans la matinée pour entendre la météo sous forme de téléphone arabe : le vent doit revenir à gauche...

Je décide donc de prolonger à gauche pour toucher cette nouvelle bascule. Les heures passent, le vent continue à prendre de la droite, et je n'entête à gauche, ce n'est qu'en soirée que la rotation se produit, mais beaucoup trop tard : les premiers ont déjà passé la bouée et je suis encore à 40 milles de celle-ci. Je vais passer la nuit entière à la rejoindre.

Lundi 11 Août

Il est 6h du matin quand je contourne le point GPS qui doit indiquer l'emplacement de la bouée, mais je ne vois rien... tant pis, c'est le point de rendez-vous, déjà que dans la nuit noire j'ai peur de taper dedans, je contourne donc celui-ci et c'est avec soulagement que j'abats pour envoyer le spi. Je suis 37e sur 38, loin des premiers et avec la menace d'un fort coup de vent à venir.

Je profite de retrouver le bateau à plat pour me faire un gros plat de pâtes car je sais que cela risque d'aller vite jusqu'à l'Aber-Wrac'h. Il faut que j'arrive avant minuit, heure prévue du coup de vent, soit 180 milles à effectuer en 18 heures !

Le vent monte peu à peu 20, 25, 30 noeuds, toute la garde robe y passe, le vent refuse et le génois remplace le grand spi et le spi de brise. Le bateau vole sur l'eau à plus de 10 noeuds de moyenne, 15 noeuds dans les surfs et les départs au planning qui s'enchaînent selon la fréquence des grains. Il pleut constamment et je commence à être trempé, ma veste de quart révèle ses limites, j'ai l'impression de porter une grosse éponge sur le dos. Un croisement avec un monstre d'acier ressemblant à une plate-forme mobile m'oblige à user de mon anglais à la VHF pour m'assurer qu'il va me laisser passer devant lui. Nos routes convergentes font que j'ai l'impression de ne pas pouvoir passer devant et avec la fatigue, il ressemble à une espèce de monstre technologique qui petit à petit me rattrape pour m'écraser. Tout se passe bien, le matelot de quart parle parfaitement anglais, et comprend sans difficulté que je préférerais passer devant, la passerelle me surveille pour éviter la collision, et j'ai beau passer un demi-mille devant lui, j'ai l'impression de croiser un immeuble.

50, 40, 30, 20 milles, Ouessant se rapproche à plus de dix noeuds maintenant, la visibilité tombe je croise un bateau de pêche qui part au devant de la tempête et je les salue... respect, je repense à la phrase de Platon, « il y a trois types d'hommes : les vivants, les morts et les marins Â» ça ne fait pas très optimiste sachant que je suis aussi en mer, heureusement qu'ils ne m'entendent pas.

La visibilité tombe et la nuit arrive, sous le vent j'aperçois par intermittence un concurrent, je pense que c'est Andy. Enfin à 22 h, Ouessant sort de la brume avec son phare rouge qui s'allume, et la mer se calme d'un coup. Encore dix milles et le vent tombe à 20 noeuds, j'ai l'impression de me traîner, cependant je devrais arriver dans une heure. Je décide de dormir un peu avant l'arrivée dans les cailloux de l'Aber-Wrac'h.

Enfin je vois Libenter la bouée d'entrée du chenal, le vent tombe en dessous de 5 noeuds, et j'avance péniblement dans le chenal. Décidément toutes mes arrivées se feront de nuit dans la pétole.

J'arrive enfin à 1 h 36 du matin en 36e position, après une étape dure. J'espère que mon mauvais parcours ne me pénalisera pas trop au classement général.

J'arrive au ponton, Jean-Damien et là pour m'accueillir, Guillaume, François et Armelle arrivent peu après. C'est la fin de cette première Solitaire qui restera une formidable expérience même si j'ai conscience de n'avoir pas toujours réussi à naviguer au mieux. Mais la marge de progression est grande et je pense déjà à l'année prochaine...

Nicolas.




 

 

Par Objectif Large Sailing Team - Publié dans : La Solitaire du Figaro - Communauté : Voile et sports nautiques
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